L’avenir des réseaux est lié à la technologie. Ou pas.

powerless hamster

La nouvelle année est traditionnellement une période riche en prédictions, et je ne peux pas me tromper aujourd’hui en prédisant que le futur appartiendra aux réseaux. Mais de quel futur s’agit-il ? Si nous pouvons nous attendre à ce que la technologie nous apporte des outils, des machines et des algorithmes plus rapides, plus petits, plus connectés et plus intelligents, la psychologie humaine ne suit pas un tel chemin direct – j’ai résisté à l’envie d’écrire “linéaire”, car les avancées technologiques ressemblent plus à une fonction puissance, si ce n’est exponentielle. L’histoire est remplie d’impasses et de périodes de régression, et les structures de pouvoir et de subordination qui sous-tendent notre société sont tellement ancrées dans notre esprit que tout changement culturel ou social fait face à de fortes résistances, voire au déni.

Bien que les preuves de la nécessité de changer un système qui a accentué les inégalités et accéléré la dégradation sociale et environnementale depuis plus d’un siècle s’accumulent jour après jour, la plupart des entreprises semblent se complaire dans l’inefficacité et la bureaucratie actuelle. Pire, la technologie n’est bien souvent utilisée que pour mener un “business as usual” plus rapidement et plus stupidement. Certains des héros récents d’une économie du partage bienveillante se révèlent dignes des pires ateliers de misère. Sommes-nous donc condamnés à vivre un futur dystopique? Je ne crois pas, mais, pour nos entreprises lourdement hiérarchisées, la transformation en réseaux résilients et wirearchiques, capables de s’adapter à la complexité en s’appuyant sur la force créative et cognitive de leurs effectifs, ne se fera pas en un jour, quoi que puissent dire bien des fanatiques du “social quelque chose”. Les technologies de l’information, d’évidence, ont un impact majeur et critique sur notre mode de vie, et sont là pour rester. Mais croire que les outils collaboratifs vont transformer la manière dont les entreprises créent et délivrent de la valeur est aussi absurde qu’espérer que Facebook va changer la face du monde. Pour mettre en place et cultiver les conditions permettant à des réseaux efficaces de se développer, nous avons besoin d’autre chose. Et il y a autre chose. Mais suivons-nous la bonne voie?

Clandestinité

Même si vous n’avez pas vu le film, vous devez surement connaître cette scène fameuse de Minority Report, dans laquelle Tom Cruise est personnellement salué par une affiche animée. Ce qui était de la science fiction en 1996 est aujourd’hui quasiment une réalité. Le fabuleux pouvoir informatique à la disposition des marketeurs leur permet de segmenter et de cibler les consommateurs à un niveau quasi individuel, et de concevoir des campagnes contextuelles. Chaque pas de nos promenades digitales est maintenant suivi, analysé, et traduit, avec ou sans notre accord, en ce qu’on appelle “publicité centrée sur nos intérêts”. Nous avons toujours un pouvoir d’opt-out face aux attaques de certaines entreprises, mais pour combien de temps? Et dans quelle mesure? 

Comme très peu d’entreprises se préoccupent de protéger les visites de leurs employés sur internet par un VPN externe, Google, à travers leur historique de recherche, sait quel problèmes elles cherchent à résoudre, quels prospects elles cherchent à atteindre, ce qu’elles achètent, vendent, quand et à qui. Aujourd’hui, l’internet est le terrain de jeu des collectionneurs de données, et il y a peu de chances pour que les entreprises, alors que leurs réseaux doivent de plus en plus s’étendre au-delà de leurs frontières pour inclure clients, partenaires et fournisseurs, veuillent les tisser dans l’espace de l’internet “public”.

En fait, l’univers grand public montre déjà le chemin à suivre. Tandis que le web suit le même chemin que l’industrie des médias papier, jadis exclusivement dédié à l’information, puis de plus en plus envahis par du contenu promotionnel et publicitaire, les gens commencent à se protéger du regard des marketeurs. Les plugins et les applications mobiles permettant de bloquer la publicité sont de plus en plus populaires. Avec le souci grandissant de protéger sa vie privée, les VPNs gratuits se multiplient, et voient leur traffic exploser, non seulement depuis les pays où l’internet est censuré, mais aussi depuis de nombreux pays occidentaux. Tor, originellement développé et déployé par l’US Navy, permet non seulement de se connecter au web de façon anonyme, mais étend la protection de la vie privée en permettant le développement de services cachés, invisibles en-dehors du réseau Tor. Ave l’apparition de réseaux inter-entreprises, il y a fort à parier que, pour des raisons de sécurité et d’intégrité, ils se développent de manière furtive.

Santé

La performance des réseaux est mise, parmi d’autres critères, à la fiabilité, l’efficacité et la vitesse auxquelles l’information circule entre leurs liens et leurs nœuds. La recherche de ces critères était déjà au cœur de la conception d’ARPANET, l’ancêtre de notre internet. Mais, tandis que le protocole de transmission des données original, NCP, qui a été plus tard remplacé par TCP/IP, concernait la distribution des données parmi les liens, il a fallu attendre quelques décennies avant que Napster introduise un moyen de distribuer l’information de manière réellement décentralisée. Avec la naissance du partage de fichiers pair-à-pair, est apparue la possibilité de créer des réseaux digitaux résilient.

Une des principales faiblesses de la plupart des réseaux pair-à-pair était le manque de sécurité, ce qui a conduit à la création de réseaux réellement anonymes, utilisant la cryptographie pour assurer la validité des données échangées. D’autres projets, comme Tribler, ont choisi d’ajouter anonymat et réelle décentralisation à des protocoles pair-à-pair populaires. Pourtant, ce n’est qu’avec le développement de la technologie blockchain, technologie à l’origine de monnaies virtuelles telles que Bitcoin, que les réseaux décentralisés ont trouvé leur utilité au-delà du partage de fichiers plus ou moins légal. En éliminant le besoin pour des autorités et des régulateurs de confiance dans des applications telles que les transactions financières ou les systèmes de vote, la technologie blockchain pourrait bien ouvrir la voie à des réseaux réellement indépendants, libérés des bureaucraties et des jeux de pouvoir externes. Comme l’écrivent les fondateurs d’Ethereum, un des projets cherchant à développer la technologie pour d’autres usages:

“Cette architecture permettrait à la DAO [Decentralized Autonomous Organizations – Entreprises Autonomes Décentralisées] de croître de façon organique comme une communauté décentralisée, permettant aux gens de déléguer éventuellement la tâche de filtrer qui en est membre à des spécialistes, mais contrairement au ‘système actuel’, ces spécialistes peuvent facilement apparaître et disparaître au fil du temps alors que les membres de la communauté changent de statut”.

Une chose du moins est sûre: les réseaux bien portants sont, et fonctionnent, de manière entièrement décentralisée.

Prospérité

C’est le cœur du problème. La prospérité des réseaux – je ne parle pas ici de possessions financières. La dimension économique des architectures à la blockchain est un sujet à part entière, que je ne me sens pas assez qualifié pour aborder – repose sur leur capacité à créer de la valeur pour eux-même de manière globale, et également au-delà d’eux-mêmes. Les technologies que nous voyons se développer ne considèrent pas les réseaux comme une entité à part entière, mais plutôt comme une collection d’individus cherchant à créer de la valeur pour eux-mêmes. En l’essence, leur nature purement transactionnelle réduit la nature profonde des communauté à une expression caricaturale, même si quelques initiatives, comme celle de Reddit, cherchent à mettre l’effet des transactions individuelles au service de la communauté toute entière.

Prenons la confiance, par exemple, qui est un des biens intangibles fondamentaux des communautés. Aujourd’hui, la confiance relève en quelque sorte du paradoxe de l’œuf et de la poule, dans un monde où la plupart des employés sont désimpliqués, caractérisé par un profond individualisme et un hédonisme à tous crins. Comment développer des relations fructueuses sans confiance ? Et comment restaurer la confiance sans développer des relations fortes entre les individus ? La confiance se construit interaction après interaction, sur la fragile accumulation d’attentes partagées et de promesses tenues. Les systèmes de réputation, qui peuvent être développés dans les nouvelles implémentations de la technologie blockchain, ne sont qu’un piètre succédané à la confiance. En fait, le blockchain ouvre la voie à des réseaux où la confiance n’est plus nécessaire. 

La prospérité des réseaux n’est pas la somme de la prospérité des individus qui les composent. Nous devons trouver le moyen de créer de la valeur de façon globale, et ce dans bien des domaines, qu’il s’agisse de propriété intellectuelle, de confiance, ou de tout ce que vous pouvez imaginer en termes de résultat collectif. De distribués, nous devons devenir au moins cumulatifs.

Les limbes

Les systèmes construits sur l’architecture blockchain sont, ou peuvent être, furtifs et distribués. Par contre, ils n’offrent pour le moment pas les moyens de bénéficier pleinement des avantages liés aux réseaux. Au contraire, ils permettent la substitution de nos institutions centralisées par des places de marchés fermées et anonymes. En adoptant ce type de technologies sans nous interroger sur les besoins fondamentaux permettant d’être efficaces au sein d’une société en réseau, nous courrons le risque de nous transformer en hamsters humains, condamnés à faire tourner sans relâche une roue tentatrice. Les banques, symbole s’il en est du pouvoir absolu, ont d’ailleurs déjà compris les opportunités offertes par la technologie blockchain. Si nous ne faisons pas attention, nous pourrions bien nous retrouver dans les limbes, écartés à jamais du lieu où une réelle transformation s’impose, laissant les réels détenteurs du pouvoir se mettre hors de notre portée. Ne nous laissons pas aveugler par des technologies susceptibles de retirer tout pouvoir aux réseaux, et, au contraire, construisons l’avenir sur ce qui nous rend fondamentalement humains.

Image: “White face roborovski dwarf hamster” by Sy – Own work. Licensed under CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons –

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