Le retour de Venn – Le futur du business

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Mon dernier billet a généré quelques commentaires intéressants. En repensant au petit exercice auquel je me suis livré – représenter la structure des organisations par des diagrammes de Venn – je réalise que mon angle était quelque peu entreprise-centrique. Un « client », en tant que concept, est réducteur lorsque l’on parle des relations entre l’individu et l’entreprise. Pourquoi au lieu de se concentrer sur le monde du travail à l’intérieur de l’entreprise, ne pas prendre en compte le contexte plus large dans lequel s’inscrit le travail ? Le travail, en fait, est l’activité humaine consistant à produire des artefacts – des biens et services, bien sûr, mais aussi du capital, ou du savoir – en vue de générer des échanges. Ce genre de transactions – non marchandes, si nous considérons l’échange de savoir comme une transaction –  existé depuis l’aube de l’humanité, au sein des premières tribus de chasseurs-cueilleurs, et comprenaient à la fois des transactions physiques et symboliques entre les individus et la communauté à laquelle ils appartenaient. Un monde simple…

Le monde historique des transactions

 

En fait, pas tout à fait. Depuis la première pierre taillée, la technologie a toujours joué un rôle majeur dans l’extension des capacités humaines. Si nous pouvons illustrer ainsi le contexte dans lequel ont eu lieu les premières transactions…

Le vrai monde historique des transactions

 

… une fois quittée la préhistoire, les intérêts individuels ont de plus en plus perdu de leur importance au cours du temps au profit du collectif. La technologie a commencé à permettre d’accomplir des tâches plus sophistiquées, requérant souvent plus d’un individu pour ce faire. De un-pour-un ou un-pour-beaucoup, les mécanismes de production, favorisés par la division croissante du travail, devinrent beaucoup-pour-peu importe, faisant naître le besoin de structures formelles pour encadrer et optimiser une production tirée par la technologie.

Productivisme et mal organisationnel

Avec la Révolution Industrielle, un important changement survint: la plupart des progrès technologiques ne servirent plus l’individu isolé, mais requirent au contraire une structure collective pour délivrer leur potentiel. Les entreprises non seulement devinrent la conséquence logique de l’évolution économique, mais constituèrent le partenaire naturel de la rapide évolution technologique qui se produisit tout au long du XIXème siècle. Il serait bien trop rapide de dire que les grandes entreprises ont été une nécessité technologique, mais le fait est, en ces temps pré-syndicalistes, que l’essentiel des résistances au monde naissant du travail ne concernèrent pas des conditions de travail détériorées, mais furent directement liées à la technologie, comme le décrit François Jarrige dans « Face au au monstre mécanique : Une histoire des résistances à la technique« . La révolte des Luddites au Royaume-Uni en 1811 en fut un exemple parmi tant d’autres.

A la même époque se produisit un autre changement majeur: l’émergence de l’état nation. En fournissant un contexte tout autant symbolique que pratique au sein duquel la plupart des échanges mettant en jeu la communauté pouvaient prendre part – administration, lai, éducation… – et sécurisant l’identité de cette communauté à travers un territoire distinct et infrangible, l’état nation permit aux entreprises de se libérer de leur devoir envers la communauté à laquelle elles appartenaient, leur permettant de poursuivre un destin exclusivement économique. La dynamique complexe des relations interpersonnelles impliquées dans les transactions traditionnelles disparut, remplacée par la seule dynamique des marchés. Dans ce paradigme émergent, les individus commencèrent à être vus à travers un prisme dichotomique: ils devinrent soit des employés, au service de la production, soit des clients, au service de la transaction. Dans les cas les plus cyniques, cette dualité devint un cercle autonome; Henry Ford augmentait ses employés afin qu’ils puissent acheter ses propres voitures.

En partant du diagramme de mon précédent billet, voici comment nous pourrions représenter l’entreprise au cours des ères industrielle et post-industrielle:

Le monde industriel des transactions

 

A partir de ce simple diagramme, il est facile de discerner les symptômes de l’actuel malaise organisationnel que nous pouvons aujourd’hui observer autour de nous:

  • Démotivation. Le productivisme n’est pas un idéal humain. En réduisant les employés à des outils de production, en dissociant le travail du reste des activités humaines, les entreprises ont créé des forteresses conceptuelles et fonctionnelles. La promesse d’un salaire récurrent n’est pas un objectif suffisant pour susciter et entretenir la motivation dans un tel isolement.
  • Individualisme à tous crins. Le client est roi, bien sûr, mais un siècle de consumérisme a flatté notre ego de manière démesurée. Les entreprises ont fonctionné de manière apparemment paradoxale: pour développer la production de masse, elles ont flatté -et créé- les besoins et les attentes de l’individu de façon de plus en plus ciblée, encourageant la consommation ostentatoire et favorisant des comportements hédonistes déviants. En jouant ainsi aux apprentis sorciers, les entreprises ont permis à cet individualisme forcené de se développer à l’intérieur de leurs propres murs, favorisé par les structures hiérarchiques et la concentration du pouvoir.
  • Fossé éthique. En se détournant du collectif, les entreprises ont grandi dans le mépris des problèmes impactant les communautés humaines, dans certains -la plupart ?- des cas les aggravant: dégradation de l’environnement, inégalités sociales, fracture culturelle,…

Vers un nouveau monde

Cependant, une forme complètement nouvelle de technologie est apparue, faisant voler en éclat les comportements de l’âge industriel plus rapidement encore que les précédentes avancées technologiques les avaient fait naître. Pour la première fois dans l’histoire, un outil, l’ordinateur personnel, une fois associé à l’internet, est devenu à la fois un outil de production et un outil de consommation, remettant en question la relation producteur-consommateur sur laquelle était basé le paradigme industriel, effaçant les lignes précautionneusement tracées entre le travail et les autres activités, libérant l’individu de cette dichotomie, lui permettant de penser autrement son propre rôle et de se connecter aux autres sans relâche.

Il n’est donc pas étonnant que la plupart des technologies conçues autour de l’ordinateur dérivent de cette prise de conscience et en partagent les caractéristiques:

  • Elles sont personnelles. Contrairement aux technologies de l’ère industrielle, elles sont conçues pour l’individu, et ne nécessitent ni infrastructure lourde ni étroite coordination pour être utilisées. En fait, les entreprises ont beaucoup de mal lorsqu’elles cherchent à les mettre en oeuvre dans le cadre de leur mentalité commande-et-contrôle, mettant à mal leur notion étroite de la productivité.
  • Elles sont adaptatives. Comme l’explique Manuel Castells, les réseaux qui se constituent grâce aux technologies de l’information ne tirent pas leur supériorité sur les organisations hiérarchiques centralisées de leur nature intrinsèque. Leur avantage provient de leur flexibilité, de la capacité de s’adapter à des environnements changeants afin de « dé-centraliser la performance et partager la prise de décision » en accord avec le contexte qu’ils permettent.
  • Elles sont à usage multiple. Ces technologies sont elles-même en réseau et modulaires, fournissant à l’homme des moyens inédits de se conformer à des usages multiples, et de les utiliser à des fins dépassant la production ou la consommation. Contrairement aux technologies ayant émergé avant elles, leur impact sur la société n’est pas prédéterminé, et dépend du bon vouloir de ceux qui les utilisent, pour le meilleur comme pour le pire.

Hyper-connectivité et réallocation dynamique des ressources basée sur la confiance sont les caractéristiques principales d’un monde nouveau, en réseau, qui se construit sous nos yeux, monde qui permet le développement de micro-marchés et la ré-appropriation de la production par l’individu, devenu à la fois producteur et consommateur.

Le monde collaborait des transactions

 

L’infrastructure de notre société, façonnée autour du précédent paradigme centralisé, est lente à s’adapter. Notre monde actuel du travail basé sur la rémunération, renforcé par un système bancaire omnipotent, restreint notre capacité à adopter une économie basée sur les réseaux. Nos états nations qui, après avoir facilité la domination de l’entreprise mécaniste, pourraient paradoxalement être un acteur clef dans le développement d’un monde de consommacteurs, sont aujourd’hui trop faibles pour jouer ce rôle.

Ce n’est pourtant qu’une question de temps. Dans nos économies en quasi-récession, le mouvement vers l’individualisation et l’auto-détermination atteint le marché du travail, le travail à temps partiel et les contrats à durée déterminée constituant une part se généralisant de plus en plus. Le futur du business réside dans la capacité pour une entreprise de créer de la valeur pour, à partir de, et à l’intérieur, des réseaux. Le type de structures à liens multiples que les entreprises construisent de plus en plus au sein de leurs écosystèmes n’est pas suffisamment flexible pour écarter le risque d’être disruptées par des acteurs émergents de l’économie collaborative naissante. Pour éviter cette disruption, les entreprise n’ont pas vraiment le choix. En interne, elles doivent se comporter en réseaux pour s’adapter à leur environnement, et donc adopter les principes organisationnels d’une wireachie. En externe, elles doivent agir en tant que noeuds dans les plus réseaux formés par nos communautés et notre société toute entière: porteuses de sens, forces actives de soutien et dignes de confiance. Pour beaucoup d’entreprises, le chemin sera long. Mais c’est là le monde dans lequel nous, en tant qu’êtres humains, commençons déjà à vivre.

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